Voici comment le corps d’une chauve-souris se met presque au ralenti pendant tout l’hiver

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Chaque automne, des millions de chauves-souris disparaissent de nos jardins, de nos greniers et de nos forêts.

On ne les voit plus, on ne les entend plus.

Beaucoup de gens pensent qu’elles sont mortes ou qu’elles ont migré.

En réalité, elles sont là, quelque part dans une cave, une grotte ou le creux d’un arbre, suspendues la tête en bas, parfaitement immobiles.

Ce que vit une chauve-souris pendant ces longs mois d’hiver est l’un des phénomènes biologiques les plus spectaculaires du règne animal.

Son cœur ralentit à un rythme à peine croyable, sa température chute, sa respiration devient presque imperceptible. Et pourtant, elle survit.

Pourquoi les chauves-souris hibernent-elles ?

La réponse tient en un mot : les insectes. Les chauves-souris présentes en Europe et en Amérique du Nord sont, pour la grande majorité d’entre elles, insectivores. Elles se nourrissent exclusivement d’insectes qu’elles chassent à la nuit tombée grâce à leur système d’écholocation. Or, en hiver, les insectes disparaissent. Les températures basses les tuent ou les plongent eux-mêmes dans un état de dormance.

Face à cette pénurie alimentaire totale, la chauve-souris n’a pas d’autre choix. Elle ne peut pas, comme certains oiseaux, parcourir des milliers de kilomètres pour rejoindre des régions plus chaudes où la nourriture abonde. Quelques espèces migrent sur de courtes distances, mais la plupart restent sur place. Pour survivre sans manger pendant plusieurs mois, elles ont développé au fil de l’évolution une stratégie redoutable : réduire leur consommation d’énergie à son minimum absolu.

Les préparatifs avant le grand sommeil

L’hibernation ne commence pas du jour au lendemain. Dès la fin de l’été, les chauves-souris entrent dans une phase de préparation intensive. Elles chassent davantage, parfois plusieurs heures par nuit, et stockent des réserves de graisses sous leur peau et autour de leurs organes. Ces réserves lipidiques constituent leur unique source d’énergie pour traverser l’hiver.

Une chauve-souris peut doubler son poids avant d’entrer en hibernation. Pour un animal qui pèse en temps normal entre 5 et 30 grammes selon les espèces, chaque gramme de graisse compte. Ces réserves doivent durer de novembre à mars, parfois plus longtemps selon les régions et les conditions climatiques.

En parallèle, les chauves-souris commencent à prospecter leurs sites d’hibernation, appelés hibernacles. Elles ne choisissent pas n’importe quel endroit. Elles recherchent des lieux précis qui répondent à des critères très stricts.

Le choix du lieu d’hibernation : une question de survie

Un bon hibernacle doit réunir plusieurs conditions indispensables :

  • Une température stable, généralement comprise entre 2°C et 12°C selon les espèces. Une température trop basse gèle la chauve-souris, une température trop élevée accélère son métabolisme et épuise ses réserves trop vite.
  • Un taux d’humidité élevé, souvent supérieur à 80 %, pour éviter la déshydratation. Pendant l’hibernation, la chauve-souris perd de l’eau par évaporation et doit limiter cette perte au maximum.
  • Une obscurité totale, qui garantit un repos sans perturbation.
  • Un calme absolu, car chaque réveil prématuré coûte une quantité d’énergie considérable.

Les grottes naturelles, les mines abandonnées, les caves de vieux bâtiments, les fissures dans les falaises ou encore les caves à vin constituent des hibernacles de choix. Certaines espèces, comme la pipistrelle commune (Pipistrellus pipistrellus), peuvent aussi hiberner dans des fissures de murs ou derrière des volets en bois. D’autres, comme le grand rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum), préfèrent les grandes grottes où ils se suspendent librement dans le vide.

Ce qui se passe dans le corps d’une chauve-souris en hibernation

C’est là que tout devient fascinant. L’hibernation d’une chauve-souris n’est pas simplement un long sommeil. C’est un état physiologique radicalement différent de la vie normale, que les scientifiques appellent torpeur profonde.

La chute de la température corporelle

En temps normal, une chauve-souris est un animal à sang chaud dont la température corporelle tourne autour de 37°C à 40°C. En hibernation, cette température s’effondre. Elle peut descendre jusqu’à 2°C ou 3°C, soit à peine au-dessus de la température ambiante de l’hibernacle. Le corps de l’animal suit passivement la température de son environnement, comme un animal à sang froid.

Le ralentissement du cœur

En activité, le cœur d’une chauve-souris bat entre 200 et 900 fois par minute selon les espèces et l’intensité de l’effort. En torpeur profonde, ce rythme chute à 10 à 20 battements par minute. Chez certaines espèces, il peut même descendre en dessous de 10 battements par minute. C’est l’une des baisses de fréquence cardiaque les plus spectaculaires observées dans le monde animal.

Une respiration presque absente

La fréquence respiratoire suit la même logique. Là où une chauve-souris active respire plusieurs dizaines de fois par minute, elle peut en hibernation ne respirer que quelques fois par heure. Des pauses respiratoires de plusieurs minutes ont été observées sans que cela nuise à l’animal.

Un métabolisme réduit à l’extrême

L’ensemble de ces ralentissements aboutit à une réduction du métabolisme de base pouvant atteindre 98 % par rapport à l’état actif. L’animal consomme une infime quantité d’énergie. C’est précisément ce qui lui permet de tenir plusieurs mois sur ses seules réserves de graisse.

Les réveils intermédiaires : un mystère encore étudié

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’hibernation d’une chauve-souris n’est pas un sommeil continu et ininterrompu. Au cours de l’hiver, les chauves-souris se réveillent spontanément à plusieurs reprises. Ces épisodes de réveil, appelés arousals en anglais, durent de quelques minutes à quelques heures.

Ces réveils sont extrêmement coûteux en énergie. En quelques minutes, le corps de l’animal doit se réchauffer de plusieurs degrés, le cœur doit s’emballer pour irriguer les muscles et le cerveau. On estime que chaque réveil consomme autant d’énergie que plusieurs jours de torpeur. Il n’est donc pas anodin qu’une chauve-souris se réveille, et les scientifiques cherchent encore à comprendre précisément pourquoi ces réveils sont nécessaires.

Plusieurs hypothèses sont avancées : la nécessité de boire de l’eau pour compenser la déshydratation, la réactivation du système immunitaire, ou encore des fonctions cérébrales liées à la consolidation de la mémoire. Aucune explication définitive ne fait encore consensus dans la communauté scientifique.

Les menaces qui pèsent sur les chauves-souris en hibernation

Une chauve-souris en torpeur est extrêmement vulnérable. Elle ne peut pas fuir, elle ne peut pas se défendre. La moindre perturbation peut avoir des conséquences dramatiques.

Le dérangement humain

Un randonneur qui entre dans une grotte en hiver, une lampe torche braquée sur une colonie, un bruit fort : tout cela peut provoquer un réveil prématuré. Si ce genre d’incident se répète, les réserves de graisse s’épuisent avant le retour des insectes au printemps, et la chauve-souris meurt de faim. C’est pourquoi de nombreuses grottes abritant des colonies hibernantes sont fermées au public entre octobre et avril.

Le syndrome du nez blanc

En Amérique du Nord, une maladie fongique dévastatrice frappe les chauves-souris en hibernation depuis les années 2000 : le syndrome du nez blanc, causé par le champignon Pseudogymnoascus destructans. Ce champignon se développe sur la peau des animaux en torpeur et provoque des irritations qui déclenchent des réveils intempestifs à répétition. Les colonies touchées peuvent perdre 90 % à 100 % de leurs membres en une seule saison. Ce champignon, probablement introduit accidentellement depuis l’Europe, a tué des dizaines de millions de chauves-souris en Amérique du Nord.

Le changement climatique

Le réchauffement climatique perturbe les cycles naturels auxquels les chauves-souris sont adaptées depuis des millions d’années. Des hivers plus doux peuvent pousser les animaux à sortir de torpeur trop tôt, avant que les insectes soient de retour. À l’inverse, des épisodes de froid tardifs peuvent surprendre des animaux déjà affaiblis. La désynchronisation entre l’émergence des chauves-souris et celle de leurs proies est l’une des menaces les plus sérieuses à long terme pour ces populations.

Combien de temps dure l’hibernation selon les espèces ?

EspèceDurée approximative de l’hibernationTempérature corporelle en torpeur
Pipistrelle commune (Pipistrellus pipistrellus)Novembre à mars (environ 5 mois)Proche de la température ambiante
Grand rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum)Octobre à avril (environ 6 mois)2°C à 8°C
Murin de Bechstein (Myotis bechsteinii)Novembre à mars2°C à 6°C
Chauve-souris brune (Eptesicus fuscus, Amérique du Nord)Octobre à avrilProche de la température ambiante

Le réveil au printemps : un moment délicat

Quand les températures remontent et que les premières nuits douces arrivent, les chauves-souris sortent progressivement de leur torpeur. Ce réveil n’est pas instantané. Le corps doit se réchauffer, les muscles doivent se réactiver, le système digestif doit redémarrer. Les premières nuits après la sortie d’hibernation, les animaux sont encore lents, maladroits, et particulièrement vulnérables aux prédateurs.

Les femelles, qui doivent rapidement se nourrir pour reconstituer leurs réserves avant la période de reproduction, sont soumises à une pression supplémentaire. Une chauve-souris qui sort d’hibernation trop affaiblie aura du mal à chasser efficacement et pourra ne pas survivre jusqu’à l’été.

Ce moment de bascule entre l’hiver et le printemps est l’un des plus critiques dans la vie d’une chauve-souris. Il concentre à lui seul toutes les fragilités accumulées pendant des mois de torpeur, et rappelle à quel point cet animal, malgré ses capacités biologiques extraordinaires, reste dépendant de la stabilité de son environnement pour survivre.